Avec Philippe Muray disparaît un des rares, des très rares conjurés de cette résistance souterraine et offensive à « l'Empire du Bien », à cette pacification grotesque en même temps qu'à cette désincarnation du monde réel – tout ce dont procède une hégémonie mondiale en voie d'expurger notre vie de toute trace du Mal et du génie du Mal. Sa cible fut cet axe du Bien, le ravage technique et mental qu'il exerce sur toute la planète, mais surtout le ravalement festif de toute cette modernité dans la béatification - le « fake » et la fête comme concession perpétuelle . Disons qu'il s'est battu toute sa vie contre « l'extension du domaine de
Le domaine étant illimité, la tâche est immense. Mais la subtilité de Philippe Muray est là : l'énergie fabuleuse et dénonciatrice qu'il déploie dans ses textes ne vient pas d'une pensée critique « éclairée », elle ne vient pas des Lumières par la voie d'un travail du négatif – elle est plus viscérale, plus directe, et en même temps inépuisable, parce qu'elle lui vient de l'immensité de la bêtise elle-même . Cette bêtise, il faut en tirer toute l'énergie infuse, il faut la laisser se déployer elle-même dans toute son infatuation. Cette mascarade, cette banalité du Ma1, derrière l'Empire du Bien, il faut la laisser travailler à sa propre dérision.
C'est ça l'intelligence du Mal. D'ailleurs, en l'absence désormais de toute tension, de toute impulsion négative, d'où pourrait bien venir aujourd'hui une autre énergie, sinon d'une abréaction violente à cette stupidité ambiante ? Sinon d'un rejet total, féroce, de cette mascarade, de cette "banalité du Mal", en la poussant d'elle-même vers ce "crime parfait" dont elle est la mise en scène burlesque.
De toute façon, derrière l'extension du Domaine de
Inséparable de celui de
Mais la terreur et la farce règnent aussi sur le langage : c'est celle de la liberté d'expression, qui est un des leitmotiv presque obsessionnels de Philippe Muray et dont il dit très bien qu'elle est l'inverse de la liberté de penser (et d’ailleurs, même la liberté de penser, le droit de penser, le droit de s'exprimer - qu'est-ce que ça veut dire ? On pense si on pense, un point c'est tout !). Là aussi, on ferait mieux de s'en prendre à la terreur obscure, virale, du chantage à l'expression. La censure est d'une autre époque, la menace la plus délétère, la plus démoralisante, est aujourd'hui la mise en scène expressionniste de toute cette créativité inutile – qui cache d'ailleurs - en pleine société française « démocratique », tout ce dont on n'a pas le droit de parler.
Muray ne voit nulle part d'alternative à cette solution finale, sinon l'éphémère résistance de quelques fragments de Réel et d'Histoire. Ce que traduit son adresse fulgurante aux djihadistes après l'attentat du World Trade Center : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts. »
Mais si les jeux sont faits, si nous sommes passés au-delà de la fin, dans cette mobilité cadavérique qui fait notre puissance, si donc la farce est définitivement victorieuse et l'Empire du Bien irrévocable - à quoi sert en toute logique, de mettre tant d'énergie à la dénoncer ? A quoi sert alors de s'inscrire avec violence contre cet état de choses dans la désillusion la plus totale ?
Ici, pas de réponse, sauf dans la formule elle-même, si on la prend littéralement : « Nous sommes les plus morts » sous-entend qued'autres, de par le monde, sont moins morts que nous - et que Muray lui-même est moins mort que ceux dont il parle.
Bien sûr, le « nous » ainsi rendu à l'illusion vitale n'est pas le même. Le premier est celui de la conjuration des imbéciles, derrière laquelle se cache la puissance mondiale - l'autre « nous » est celui de l'intelligence du Mal (libre à chacun de s'y reconnaître, mais le club est très fermé). Dans ce sens, il y a une justice, qui ne tient ni du droit, ni de l'équivalence, ni de l'ordre des choses, mais bien de la vengeance et de la réversibilité, qui fait qu'à elle seule, la singularité féroce de Muray est un contrepoids égal et même supérieur, à cette masse cosmique de bêtise qui nous environne. Et sa mort n'y change rien
Texte paru dans Le nouvel observateur
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