Tous contre seul

On ne peut pas ne pas en vouloir à Dantec d'avoir procuré l'occasion au lamentable Lindenberg de ressortir de sa naphtaline pour être interrogé gravement, comme l'expert en néant qu'il est, ni plus largement d'avoir donné à de nombreuses petites gouapes de la bien-pensance médiatique le loisir, à propos de son "cas" comme elles disent, de faire ce qu'elles aiment le mieux faire (et cela tombe bien car elles ne savent rien faire d'autre) : dénoncer pour contrôler, comploter pour mieux dominer, délater pour régner. Nuire pour être ensemble. Être ensemble pour nuire.

Il ne faut pas offrir à ces chiens l'occasion de mordre ; ou, du moins, il faut tenter de l'éviter à tout prix (je sais que ce n'est pas toujours possible). Car cela ne les gêne pas d'être des chiens, ils en sont même fiers puisqu'ils appellent "morale", "éthique" ou "vertu" leur chiennerie ; mais, en vous transformant en os à ronger, ils détruisent aussi votre œuvre, car elle ne peut plus, dès lors, être envisagée que dans les termes qu'ils imposent, et c'est cela seulement qu'ils cherchent : vous sortir de votre propre œuvre, vous arracher à votre univers comme on délocalise un dossier, comme on le dépayse, et vous encager dans leurs petites références et valeurs de maniaques.

Le coup commence à être connu. Toute critique non homologuée de ce monde doit être poussée vers l'extrême droite de manière à y être discréditée à jamais. La meute n'a que ce projet, et elle n'a que cette raison de vivre. Il faut donc, au maximum, la décevoir. Sur ce point comme sur les autres. Ces roquets ont une terreur : que se répandent des pensées et des visions hétérodoxes ; ou plutôt des pensées et des visions non conformes à leur non-conformisme institutionnel et subventionné. Car ce sont des non-conformistes, bien entendu, des héros, des insurgés à vie, des insolents magnifiques, des dissidents, et même des assignés à dissidence. Ces talibans-citoyens contrôlent le grand ministère du Vice muséal et de la Vertu déjantée. Ces Tontons-Macoutes pour temps d'aquagym n'ont qu'un idéal : tuer toute vie spontanée de l'esprit afin d'empêcher que quoi que ce soit et qui que ce soit puisse s'opposer au déploiement de leur médiocrité haineuse et surveillante.

Plusieurs abîmes me séparent de Dantec, et, par ailleurs, je le crois assez grand pour se défendre, du moins à ce stade de son "affaire", contre les camionnettes remplies de chimères pro-Aristide qui patrouillent en permanence à Port-au-Prince, je veux dire à Saint-Germain-des-Prés, la ville dont le prince est un porc, l'œil à l'affût et l'index sur la détente, toujours en quête de basse besogne. Il n'empêche que ma sympathie va vers lui spontanément, quelle que soit l'immensité de ce qui nous éloigne, tant du point de vue cognitif qu'esthétique, et même s'il me semble puéril de sa part d'avoir voulu aller chercher, sur un obscur site de groupuscule "identitaire", une vérité que les médias officiels nous refuseraient. Comme si ce que révèlent les médias officiels n'était pas suffisant pour comprendre toute la vérité ! Leur sottise s'y étale assez, et c'est la seule vérité qu'ils sont en mesure de délivrer, ils n'en détiennent aucune autre, ils ne cachent rien. Comment pourraient-ils repérer une vérité et la fourrer dans un placard ? Ils n'en ont pas la force puisqu'ils n'ont pas la capacité de se voir. S'il y a donc bien une erreur chez Dantec, à mon sens (mais ce n'est pas elle que les médiatiques ont repéré, et pour cause), c'est de chercher la vérité ailleurs que dans le désastre du discours manifeste des médiatiques, où pourtant elle éclate à chaque ligne, à chaque intonation, dans toutes leurs propositions, inconsistantes par elles-mêmes et incohérentes dans leur enchaînement. À la lettre, ils n'ont pas les moyens de cacher la vérité car ils n'ont pas les moyens de cacher leur propre hébétude : c'est ainsi que la vérité et l'hébétude se lisent non entre les lignes mais dans leurs lignes, où elles se confondent.

Tout cela pour en arriver au dernier point : leur coup, cette fois, a manqué. Ou, du moins, ils ne sont pas allés jusqu'au bout de leur entreprise de construction de l'"affaire". Ils ont bien commencé à rassembler le bois du bûcher, ou le charbon du barbecue, mais ils n'ont obtenu qu'une petite flambée. Les choses semblaient pourtant destinées à se développer comme d'habitude, avec des accusateurs allant crescendo, de plus en plus bouffis d'indignation, explosant de bonne conscience éliminatrice, jusqu'à l'entrée en scène des lyncheurs suprêmes, signeurs de pétitions ulcérées et de demandes d'interdiction. Toute cette entreprise, qui semblait si bien partie, a vite faibli. Dès la fin janvier, le nommé Marcelle s'en inquiétait dans Libération, et se demandait pourquoi l'"affaire" Dantec ne prenait pas les joyeuses proportions qu'avait connue en d'autres temps l'"affaire" Renaud Camus. C'était en d'autres temps, précisément ; et même Le Monde, quelques jours plus tard, s'employant en une page entière à étudier le " cas " Dantec, ne parvenait pas à faire renaître les flammes. Ce journal, l'été dernier, avait consacré une série d'articles à quelques écrivains, penseurs ou artistes qu'il présentait comme ayant été, de leur vivant, seuls contre tous. Mais ce que l'on pouvait lire dans la prose de cendres du Monde à propos du "cas" Dantec, c'était une autre formule, qui sonnait comme un appel : Tous contre seul ! ; résumé moderne, en somme, de ce que constatait jadis Léon Bloy : "Tous les fétides et tous les lâches contre un seul qui ne tremble pas " L'épisode a néanmoins eu le mérite de faire voir les fétides et les lâches au travail, en pleine besogne de préparation de leur œuvre au noir. L'"affaire" Renaud Camus, il y a quelques années, avait été plus habilement complotée, et elle n'avait émergé que lorsqu'il était devenu impossible qu'elle fît long feu. Le spectacle de son fignolage n'avait pas été livré au grand jour. Les obscurs colloques d'argousins et les dialogues de mouchards qui avaient présidé à son élaboration étaient restés inconnus. À l'inverse, l'"affaire" Dantec a été assemblée, montée, bricolée sous les yeux de tous. C'est sans doute pour cela d'abord qu'elle n'a pas si bien marché. Une opération de basse police ne se prépare pas sur la place publique.

 

 

 

Philippe Muray

Texte publié dans Cancer! dans le cadre du dossier "Faut-il brûler Dantec" (N° 9 - printemps 2004)

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