Les nouveaux actionnaires

C’est peu dire que les nouveaux actionnaires ne sont pas contents. Ils sont enragés. Et d’autant plus qu’au printemps dernier ils ont non seulement été obligés de manger leur chapeau, mais encore d’ingurgiter tous ceux qui se trouvaient dans la boutique du Chapelier fou. Depuis, ça ne passe pas. Tous ces couvre-chefs leur restent sur l’entendement. Ils en ont des embarras cogito-gastriques. De là à ce qu’ils voient s’envoler aussi leurs titres de propriété sur la société anonyme en commandite par actions Nouveau Monde, il n’y a qu’un pas. Les nouveaux actionnaires frémissent à cette perspective. Il faut qu’ils reprennent la main, autrement dit le pouvoir.
Bien entendu, ces oligarques ne s’intitulent jamais eux-mêmes nouveaux actionnaires. Ils s’attribuent des noms plus magnifiques : ils sont progressistes, vigilants, partisans de la société ouverte et uniques défenseurs de la démocratie. On se demande ce que, sans eux, le Nouveau Monde deviendrait.
D’autant qu’ils ont aussi le monopole de sa critique, en plus de s’en voir attribuer les dividendes. C’est d’ailleurs par cette particularité inédite qu’on peut à bon droit qualifier de nouveaux ces actionnaires. Veut-on de l’iconoclaste, du transgressant ? Du ténébreux, du veuf, du révolté ? Ils ont cela en magasin. Pourquoi chercher ailleurs ?
C’est précisément ici que le bât blesse : on va chercher ailleurs. On se détourne de leurs jugements estampillés. On leur préfère des visions qui ne portent pas le label NM. Si cette évolution se confirmait, leurs titres de propriété ne vaudraient bientôt plus un clou. Il faut arrêter ce naufrage. Que font alors les nouveaux actionnaires ? En toute hâte, ils envoient un de leurs petits enquêteurs sur le terrain. Chez l’ennemi.
Les nouveaux actionnaires déclarent la chasse aux nouveaux réactionnaires. Le petit enquêteur, en l’occurrence, s’appelle Daniel Lindenberg. Pourquoi le sort est-il tombé sur celui-là ? Sans doute parce qu’ils n’en avaient pas sous la main de plus compétent. Toujours est-il que le petit enquêteur part sur-le-champ en expédition. Il a dans ses bagages quelques dossiers complets, cinq ou six noms de criminels a priori, une imposante batterie de stéréotypes et une mission : cerner un complot qui n’existe pas de manière à éviter aux nouveaux actionnaires de se demander s’ils existent encore.
Avec un sérieux gris et morne d’employé moyen à la Police de la Pensée, le petit enquêteur enquête. Ce commissaire du people a déjà un titre tout trouvé, Le Rappel à l’ordre, qui vaut son pesant de dénégation, et un sous-titre qui s’impose : Enquête sur les nouveaux réactionnaires. Les nouveaux actionnaires l’ont chapitré : l’ennemi se reconnaît à ce qu’il porte presque le même nom qu’eux, mais avec un préfixe en plus qui change tout. Le petit enquêteur va-t-il commencer par problématiser le concept de réaction ? Pas un instant. Ce magique l’en dispense. Est réactionnaire tout ce qui déplait aux nouveaux actionnaires, c’est-à-dire tout ce qui élabore, et dans quelque direction que ce soit, une critique non alignée du meilleur des mondes tel qu’il va et de la modernité modernitaire et modernisable à merci. Certes, le petit enquêteur, au début, fait semblant de se tâter. Cette « nébuleuse » a-t-elle un projet avoué ? Après s’être tâté, le petit enquêteur règle l’affaire : une « sensibilité collective » n’a pas besoin d’être « voulue pour exister ». Pas davantage, en vérité, qu’elle n’a besoin d’exister pour que lui la veuille. Et qu’il en trouve, dès lors, sans difficulté « le lieu géométrique » comme il dit pompeusement.
Ayant expédié à la va-vite ces tergiversations bouffonnes (elles n’avaient d’autre objet que de conférer à sa basse besogne une apparence d’équité), le petit enquêteur sait déjà tellement de quoi et de qui il va remplir son panier à salade qu’il n’a même plus besoin d’y penser ; encore moins de définir le bric et le broc qu’il doit désigner à la vindicte. Il lui suffit de choisir quelques boucs émissaires hétéroclites, Houellebecq, Finkielkraut, Dantec, Manent, Gauchet, etc., et de les déloger de leurs univers respectifs (esthétiques ou cognitifs) pour leur faire jouer le rôle d’épouvantails dans un débat préfabriqué qui n’intéresse que les nouveaux actionnaires et leur petit enquêteur. Lequel, alors, bâcle cent pages d’insanités haineuses sur des individus coupables de ne pas se réjouir des immenses saccages du tourisme de masse ou de la barbarisation de l’école. Puis conclut avec un sérieux de plomb : « La nouvelle pensée réactionnaire existe. Nous l’avons rencontrée. » Et appelle les belles âmes à la mobilisation « dans un espace public intellectuel qui ne se porte pas si bien ».
Il se porte tellement mal, l’espace public intellectuel, que ce livre nul en est le témoignage. Car l’enquête du petit enquêteur est surtout et d’abord un travail de cochon. J’ai pu le constater à propos d’un sujet sur lequel j’ai de vagues lumières : moi-même. Pour ne pas lasser, je ne m’en tiendrai qu’aux seules âneries de la page 20 où je fais mon apparition. Elles sont indicatives de la méthode du petit enquêteur. Et de sa conscience professionnelle.
Page 20, donc, j’apprends que ma « verve » est « intarissable quand il s’agit de ridiculiser le « festivisme » contemporain ». C’est, en réalité, le festivisme contemporain qui est intarissable ; et le petit enquêteur ne dit pas en quoi et pourquoi il ne faudrait pas le ridiculiser. « Reprenant à Guy Debord l’idée du spectacle, poursuit-il, l’auteur de On ferme ! décrit sous le nom évocateur de Cordicopolis, de saveur orwelienne la Cité du cœur, l’univers de cauchemar qui selon lui est le nôtre. » Je ne suis pas l’auteur de On ferme ! mais de On ferme. Je n’ai pas repris à Debord l’idée du spectacle, dont j’ai écrit qu’elle n’éclairait plus rien. Là-dessus, le petit embrouilleur propose une citation de moi que j’ai eu d’abord du mal à reconnaître. La raison en est simple. Pour commencer, il a recopié un bout de phrase qui se trouve à la page 12 de la préface que j’ai écrite en 1998 pour la réédition de L’Empire du Bien, puis il est allé chercher un autre bout de phrase cinq pages plus loin dans cette même préface, et il a agglutiné le tout de manière à composer un bloc incohérent. Continuant ses falsifications, il indique en note la source de son effronté tripotage, mentionnant un Empire du bien qui serait de moi et qui serait paru en 1990, mais la première édition de L’Empire du Bien (avec une majuscule) date de 1991. Il prétend, en outre, avoir puisé les morceaux disparates de sa citation aux pages 14 et 16 de cette édition inexistante, alors qu’on les trouve aux pages 12 et 16 de la réédition de 1998 d’un livre de 1991. Une autre note de cette même page 20 renvoie une fois encore à On ferme !, livre que je n’ai pas écrit, je le répète, pas davantage que Proust n’a écrit A l’ombre des jeunes filles en fleurs ! ce qui serait un appel à aller se planquer toutes affaires cessantes sous les jupes desdites jeunes filles. Dans cette même note le petit enquêteur, pressé de tromper une fois de plus son public, lui conseille ma « description de l’homo festivus dans L’Empire du bien, op, cit. ». Mais je n’ai jamais parlé de l’homo festivus avec des italiques, et toujours d’Homo festivus sans italiques et avec une majuscule parce qu’il s’agit d’un personnage conceptuel (et je me suis expliqué aussi à ce sujet). Par ailleurs, ce n’est pas dans L’Empire du Bien, et pas même dans l’édition inexistante de L’Empire du bien de 1990, op.cit., qu’Homo festivus apparaît, mais dans Après l’Histoire I en 1999.
On peut considérer de telles erreurs comme des vétilles. Mais leur accumulation, en une seule page de ce sinistre Rappel à l’ordre qui n’est pas un rappel à l’exactitude, a quelque chose d’extraordinaire. Surtout lorsque l’on voit un peu plus loin le petit inquisiteur professer une pieuse admiration pour certains penseurs « minoritaires car trop soucieux des faits ». Moyennant quoi, le petit enquêteur soucieux des faits décide par exemple que Marcel Gauchet, auteur de La Démocratie contre elle-même, a écrit La Démocratie par elle-même. Il trouve encore que la « référence à Flaubert » est insistante chez moi et que j’ « oscille entre la réécriture du Dictionnaire des idées reçues et celle de Pauvre Belgique ». Par malchance le titre de ce dernier livre, contrairement à ce que croit le petit enquêteur, mais à l’inverse de On ferme, comporte un point d’exclamation, lui. De toute façon, le petit épurateur ne devrait pas s’aventurer ainsi sur le terrain des jugements esthétiques et des généalogies littéraires. Il serait plus avisé de perdurer dans la catégorie où il brille : celle de la délation à côté de la plaque. C’est là qu’il est bon. Parce qu’il y remplit sa mission : interdire toute pensée, tout rire, toute lucidité. Les nouveaux actionnaires ne lui demandent rien d’autre. Mais aujourd’hui, pour eux, c’est une question de vie ou de mort. Surtout de mort.

Texte publié dans le Figaro du 16 février 2002

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