La prosternation des clercs

Dix ans de débat intellectuel en France : une décennie de plomb ?

 

La lourde énigme à laquelle le Chigaliov de Dostoïevski, présentant dans Les Démons son programme de gouvernement mondial, avouait se heurter, n'en est plus vraiment une. Mon système, exposait-il, n'a qu'un défaut : « Partant de la liberté illimitée, j'aboutis au despotisme illimité. » Chigaliov voyait encore une contradiction là où Élisabeth Lévy, dans ses Maîtres censeurs, au fil d'une enquête minutieuse autant que passionnante, nous fait découvrir le régime même sous lequel prospère la majorité de la « classe intellectuelle » contemporaine et grâce auquel celle-ci distribue ses oukases ou ses bons points à un rythme saccadé, sans guère voir mise en question sa prétendue légitimité à le faire.
Dans ce régime, la liberté illimitée et le despotisme illimité ne sont plus aucunement en opposition. Ils ont même fusionné. Il a suffi pour cela que « le grand souffle libérateur de Mai 68 » rencontre les suites de la chute du Mur de Berlin. Au passage, ce n'est pas d'abord la liberté et le despotisme qui ont pris le pouvoir ensemble, mais l'illimité qu'ils portaient en eux et qu'une seule chose, jusqu'alors, empêchait de nuire sans entraves : la négativité. 1989 est la date où se tarit soudain, et presque totalement, cette source vive à laquelle s'était abreuvée depuis si longtemps la pensée. À partir de là, celle-ci ne cesse pas d'exister pour autant, mais se déploie sur d'autres bases presque exclusivement positives (quoique jamais revendiquées comme telles, bien entendu : le despotisme ne s'avance que derrière le rideau de fumée de la liberté). Élisabeth Lévy décrit les conséquences concrètes de ce triomphe de la positivité à l'intérieur de ce qui, par définition, y était réfractaire : l'intelligence.

En très peu de temps, un nouvel Ordre intellectuel monopoliste et antidialectique s'établit sur le bannissement du doute et de la division. On continue à « démystifier », bien sûr, mais surtout on démonise ; et on ne démystifie que le passé, tandis que l'on démonise tout ce qui menace ou paraît menacer le nouvel Ordre hégémonique. On hitlérise. On satanise. On pétainise. On découvre, chaque semaine ou presque, des « réseaux négationnistes ». On fait circuler des listes noires. On traque. On épure. On empile les dossiers. On exclut. On lynche. On exile sur place. On met au pas. On vigile. On vigile à tour de bras. On vigile jour et nuit. Les « coupables » peuvent changer de noms et de visages au fil des années. Ils peuvent être dérisoires ou consistants. Ils peuvent même, à l'occasion, être réellement coupables. Mais toujours ils représentent ce par quoi, à un moment donné, le nouveau clergé débarrassé du négatif s'est senti menacé.

Il est extraordinaire que la simple chute d'un mur (certes suivie aussitôt de l'écroulement d'un empire), ait pu être le signal de l'abdication de l'esprit critique. Il est encore plus étonnant qu'un grand nombre d'intellectuels ne se soient pas montrés plus chagrinés que cela d'une telle situation. Mais c'est qu'ils en ont tout de suite vu l'avantage, et, dès lors, ont compris qu'ils allaient pouvoir devenir, à coups de judiciarisation enragée du « débat des idées », les vicaires efficaces et sourcilleux du culte naissant. La disparition du grand antagonisme qui avait structuré pendant près d'un siècle la planète n'a pas seulement mis fin à l'affrontement des « blocs » ou à la « guerre froide » ; il a aussi entraîné mille autres effondrements moins spectaculaires mais plus décisifs, à commencer par toutes ces divisions, toutes ces contradictions, et jusqu'à cette « castration » ou ce sens du « péché originel » jusqu'alors constitutifs de l'être humain et qui, en lui interdisant la complétude, le maintenaient dans la réalité, une réalité résistante au fantasme, désillusionnante, peu propice à l'exercice hégémonique de la transcendance et à cet absolu sur lequel s'appuient toujours les jugements impitoyables et les inquisitions radicales. De sorte que 1989 n'est pas seulement la date de la réunification de l'Allemagne, mais aussi le moment où se réunifie l'être humain, où se lèvent les divisions et s'effacent les frontières qui étaient en lui. Un nouvel être apparaît alors, quasi débarrassé de sa castration encombrante, et mûr pour un nouvel « absolu » à base de droits de l'homme, d'antiracisme, de culte des morts (encore appelé « devoir de mémoire »), de légende dorée des nouveaux martyrs (minorités gays, féminines, etc.), de nouveaux commandements garantis par des lois sans cesse affinées, et, bien sûr, par-dessus tout, vibrant de délicieuses chasses aux sorcières. Se reconstitue à toute allure quelque chose qui rappelle, même si c'est de façon burlesque, le « plan vertical » de l'ancienne relation de l'homme à Dieu. La disparition de ce « plan vertical », il y a deux cents ans, au profit du « plan horizontal » (la relation des hommes entre eux), avait permis l'éclosion de la politique et de l'esprit critique. Sa reconstitution, même si elle n'en signe peut-être pas la fin, promet en tout cas à la politique comme à la pensée des temps difficiles. Quand un nouvel âge de la transcendance se met en place, nul besoin de l'interpréter, ce serait même une impiété. Le sacré ne souffre pas l'interrogation. Tout ce qui semble le mettre en péril est de l'ordre du Mal absolu, et ce Mal absolu ne saurait être approché par les instruments de la raison : on doit seulement mener contre lui une guerre incessante. La guerre du Bien. Comprendre, ou essayer de comprendre, devient au mieux suspect. « Analyser c'est, de fait, justifier » : cette phrase d'Alain Minc, mise en relief par Élisabeth Lévy, peut être considérée comme le premier article du catéchisme des maîtres censeurs. Elle est aussi, au passage, le tombeau de toute intelligence. La nouvelle religion n'a nul besoin de penseurs. Il ne lui faut que des missionnaires.

Ce sont eux, évidemment, qui occupent les principaux rôles dans ce terrible roman vrai. Maîtres censeurs, maîtres encenseurs d'eux-mêmes et de leurs complices en vertu frénétique, maîtres faiseurs et moraliseurs, maîtres chasseurs, maîtres oppresseurs, maîtres dénonciateurs et persécuteurs, maîtres surveilleurs, ils sont partout où il s'agit de réclamer « sans relâche la censure au nom de la liberté, la mise à l'index au nom de la tolérance, l'exaltation ethnique au nom de l'antiracisme ».

Il y a, une fois encore, du Dostoïevski dans cette chronique impitoyable de la décennie intellectuelle qui suit la chute du Mur. À ces différences fondamentales près que le complot s'y mène toujours en pleine lumière, que les « possédés » montent farouchement la garde autour du nouvel Ordre établi, qu'ils ne conspirent qu'en faveur de l'esprit du temps, qu'ils ne machinent pas leurs campagnes terroristes du fond de quelque cave mais à partir des plus sûres positions de pouvoir, et que leur nihilisme effervescent dénonce le nihilisme de l'adversaire chaque fois qu'ils imaginent leur nihilisme en danger, c'est-à-dire sur le point d'être dévoilé.

Élisabeth Lévy va d'« affaire » en « affaire », et de mobilisations vertueuses en mobilisations plus vertueuses encore. Elle les soulève comme on soulève des pierres. Et dessous, à chaque fois, découvre des noeuds de reptiles qui mijotent dans la confortable tiédeur de leur ministère sacré. Dix ans repassent ainsi sous nos yeux, dix années de campagnes écumantes et d'assignations à comparaître devant le Tribunal pénal d'une nouvelle bien-pensance suffisamment tortueuse et complexe pour qu'elle ne ressemble pas, de prime abord, aux anciennes bien-pensances, quoiqu'elle en ait l'implacable efficacité, encore décuplée par les moyens modernes de communication. Les cibles visées changent de nom ; les points de fixation ou d'inflammation varient au fil du temps, graves ou dérisoires (Kosovo, « Nouvelle droite », art contemporain, Maastricht, « sans papiers » de Saint-Bernard, etc.) ; les mis en examen se succèdent (Paul Yonnet, Taguieff, les « rouges-bruns », Houellebecq, Jean Clair, Baudrillard, Régis Debray, Renaud Camus, les « anti-68 », etc.) ; les vaches sacrées aussi (SOS Racisme, la France des merveilles multiculturelles et des identités jetables, le nomadisme chic, l'obscénité sacro-sainte, Virginie Despentes, Cohn-Bendit, etc.) ; de même que les olympes livides d'où se déchaînent les foudres (Le Monde, Les Inrockuptibles, etc.). Mais toujours on voit passer et repasser, avec je ne sais quoi de fatal, dans la brume d'une rhétorique d'emphase empoisonnée et de lyrisme persécuteur, le spectre du Bien instrumentalisé par les nouveaux missionnaires et les nouveaux directeurs de conscience du nouvel absolu. Et toujours, aussi, on voit aller et venir le nouveau clergé frénétique dans ses pompes et dans ses oeuvres. Prélats bouffons et tartuffiers, chapelains épurateurs, aumôniers doucereux, dames patronnesses, petites soeurs des riches, sacristains mouchards, vestales délatrices, harpies de bénitier, petits censeurs à la Croix de bois. La non-contradiction toute-puissante permet à chacun de ces « maîtres de la parole » d'être en même temps libertaire, libéral, subversif de plateau télé, frondeur décoré, séditieux officiel, censureur criant à la censure, marginal d'influence, rebelle doté des pleins pouvoirs ; et aussi de décréter sans cesse ce qui est discutable et ce qui ne l'est pas. Ils donnent l'impression de jouer sur tous les tableaux, mais c'est toujours le même tableau : un tableau de chasse. Où s'aligne le gibier de leurs expéditions sans risque et de leurs traques approuvées.

Après la réunification de l'homme et la chute du mur de la castration, il n'y a plus que des héros et des salauds. Telle est la doctrine misérable des nouveaux bigots. Elle programme leur style, qui est celui aussi de l'époque, grotesquement élégiaque ou furieusement excommunicateur selon les cas, mais toujours pavé comme l'enfer de bonnes exactions. Élisabeth Lévy vient de signer l'étude de moeurs hallucinante en même temps que la chronique parfaitement informée de ce qui advient lorsque sont entrés en fusion le despotisme illimité et la liberté illimitée dans le monde de l'intelligence. Et que, de l'intelligence, il ne reste pratiquement rien. « Cette idéologie dominante qui se pense libérée de toutes les idéologies, écrit-elle, ne peut triompher qu'au prix d'une abdication fondamentale qui conduit à faire prévaloir l'émotion sur la compréhension, la morale sur l'analyse, la vibration sur la théorie. » Les Maîtres censeurs, cette nouvelle Trahison des clercs, indique malgré tout que ce triomphe sinistre n'est pas complet. Et qu'il ne le sera sans doute jamais.

 

Le Figaro, 18/04/2002

 

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