Pierre-André Taguieff

Pourquoi Muray nous manque, ou le bavardage des clercs

 

 

A Philippe Muray, in memoriam

 

 

On pouvait croire, au cours des années 1990, qu'enfin le spécialiste des formules creuses et des généralités vides lancées avec véhémence n'était plus qu'un souvenir ou un phénomène historique destiné à faire l'objet de thèses académiques. Le type hybride de «l'intellectuel», mi-littérateur mi-propagandiste, l'écrivain «engagé», cette exception française malencontreusement mondialisée, semblait avoir fait son temps. Ses ultimes représentants paraissaient de pâles simulacres ou de vulgaires bouffons, mimant les grands ancêtres avec autant de maladresse que d'arrogance. Nul ne pouvait plus prendre au sérieux ces bavards narcissiques célébrant inlassablement les «valeurs universelles» (jamais définies) ou prétendant les défendre à une époque où celles-ci, rhétoriquement triomphantes, étaient affirmées et défendues par de multiples institutions, nationales ou internationales, et par toutes les instances officielles de «l'Empire du Bien» (Muray). Le «fonctionnaire de l'universel» cher à Husserl ne pouvait guère survivre qu'en devenant fonctionnaire de l'Unesco ou d'une quelconque instance «européenne». Mais alors les «valeurs universelles» subissaient une torsion pour se métamorphoser en «respect des croyances» et de la «diversité culturelle», «droit à la différence» ou «devoir de mémoire» (ethno-communautaire), ou encore se diluer dans l'impératif jamais démodé de «créolisation», de «métissage» ou d'«hybridation» des cultures. Il s'ensuit que l'absolutisation de la différence culturelle coexiste avec sa négation présupposée par l'idéal «mélangiste». Contradiction flagrante ? Incohérence choquante ? Pour les rhéteurs chargés de célébrer la bonne pensée, les contradictions sont négligeables, les incohérences sont sans importance. Lorsque le bien-pensant faisait partie de la catégorie des autodidactes, il pouvait espérer devenir un éditorialiste plus ou moins célèbre. La perte d'aura semblait condamner à l'indifférence ou au mépris cette catégorie sociale désuète, rassemblant ceux qui ne savent rien précisément mais savent parler plus ou moins brillamment de tout. Le type de l'intellectuel «généraliste», spécialisé dans l'intervention publique permanente, paraissait être non seulement inutile, mais encore passablement ridicule. Tous les candidats au statut glorieux d'intellectuel (plutôt Sartre ou plutôt Camus) ont été «béhachélisés». Et, ici comme ailleurs, le public à visage humain et les vaches curieuses préfèrent l'original à la copie. Avec le triomphe de l'intellectuel unique, véritable «intellectuel terminal» (Régis Debray), s'est achevée l'histoire des intellectuels. Mais non pas la post-histoire de cette catégorie à face humaine.

Comment ce généraliste intarissable, ignorant de tout sauf de ce qu'il lisait dans les journaux ou entendait à la télévision, à quoi il réagissait le jour même, pouvait-il continuer à être crédible dans des sociétés se caractérisant par la conscience d'être saisie par une complexité croissante, impliquant la spécialisation des savoirs ? La conclusion logique de ce déclin des tenants de la «culture générale» a été tirée par ceux qui se sont reconvertis dans le journalisme «culturel». Ou dans l'Internet. Après tout, mieux vaut animer paisiblement un débat sur des thèmes d'actualité ou s'exciter sur des sites à soi que de s'épuiser à enseigner des matières dévaluées à des lycéens ou à des étudiants apathiques ou rebelles (les «mutins de Panurge» soumis à l'ironie humoresque du regretté Philippe Muray). Dans la société de l'information et de la communication, des journalistes bien formés suffisent à remplir la tâche modeste mais nécessaire de diffuser des informations établies, sélectionnées et hiérarchisées selon les règles déontologiques du métier, et de fournir les éclairages requis sur les événements.

Or, c'est un fait, fort surprenant, que le type de l'incompétent en toutes choses, sauf en rhétorique d'obédience littéraire, intervenant sur tout ce qui arrive avec sa mauvaise humeur ou ses bons sentiments, transfigurés en jugement autorisé, n'a nullement disparu. L'intellectuel classique persiste et signe toujours, et se montre avide d'être partout présent dans les médias. Hybride auto-contradictoire : il est à la fois soporifiquement classique, phrase ronflante et propos édifiants, et ultra-moderne, agité, voyageur, fonceur et cynique, avide de communication et de visibilité. Tartuffe post-moderne. Mais il doit désormais frapper fort pour forcer les portes du système communicationnel : il doit jeter des anathèmes, jouer les imprécateurs ou les prophètes, dénoncer les puissants, révéler de criantes injustices et désigner des responsables, varier dans le genre catastrophiste en annonçant le pire pour demain. Il n'existe que par les terrifiants ennemis qu'il se donne ou s'invente : il est l'homme de la polémique permanente. Son univers est celui des abstractions approximatives, qu'il oppose, associe ou confond, selon les besoins. Quant à la réalité historique, avec ses guerres sans fin et ses injustices irrémédiables, elle se situe dans un monde qu'il ne fréquente pas. Il se contente de faire part de ses rêves d'un autre monde. Des rêves convenables, éthiquement corrects. Même lorsqu'ils sont farouchement agités par de pieux «nietzschéens de gauche» d'esprit stalino-libertaire. (Côté « philosophes » ou nouveaux maîtres de sagesse, parmi ceux qui incitent avec le plus grand sérieux à bien boire et bien manger (et le reste), faut-il citer le paon nommé Onfray ?). Ces hérauts de «l'ère hyperfestive» se retrouvent en parfaite communion avec de hauts responsables politiques toujours bronzés, repérables en tête de toutes les manifestations «festives» de «minorités discriminées». Ces personnages politiques sont souvent des néo-socialistes de l'âge de la «vidéopolitique», dont l'existence se réduit à des apparitions médiatiques aux effets soigneusement calculés. Mais les «bronzés» au sourire avenant, minorité ultra-visible du ciel politique, soumis à la double discipline du régime «basses calories» et du footing, se rencontrent de plus en plus à droite, rivalité mimétique oblige. Ces rêvasseries «alter-quelque chose» ont pour principal effet d'ennuyer les membres les plus éveillés de l'auditoire universel, non sans rassurer les autres, ravis de voir bénis les slogans de l'époque, ceux qui leur tiennent lieu de pensée.

Les grosses évidences morales font partie des idées mortes. Elles n'élèvent plus les âmes. Elles ne s'en égrènent pas moins, prières laïques récitées en chapelet. Car les mécréants eux-mêmes n'échappent pas à la question «comment vivre ?». L'Église abstraite des «bons sentiments» est la fleur stérile issue de l'œcuménisme et du «dialogue inter-religieux». La vulgate née d'une conception édulcorée des «droits de l'homme» et d'un antiracisme de bien-pensants s'est mondialisée. Les «truismocrates» (Muray) en sont les grands communicateurs. Le religieux dissout dans la morale, et celle-ci diluée dans le moralisme. On fait de la politique «impolitique» avec ce sentimentalisme hypermoral. Une morale minimaliste qui n'engage à rien, une politique sentimentale sans ancrage dans le réel. Personne ne peut être contre, mais nul ne se sent obligé ni exalté par ses prescriptions vagues et douces. Qui serait, par exemple, contre le doux message «Paix et Justice dans le monde» ? Qui rejetterait l'affirmation caressante «Nous sommes tous frères» ou le tendre impératif «Soyons tous frères» ? Qui oserait récuser le «vivre-ensemble», le «partage» et le «dialogue» ? Comment ne pas communier festivement dans la «lutte contre les discriminations» ? Il y a des «journées», des «semaines» et des «quinzaines» pour cela. Avec des stands parfois tenus par de grotesques dames patronnesses d'un nouveau genre, débitant des boniments confus du type «Socialisons nos différences !» (qui ne connaît désormais cette grande professionnelle de la «com» qu'est Madame Benbassa ?) (1) . Les malins qui tiennent boutique des bons sentiments sloganisés, aussi insipides soient-ils, se pavanent sur la place publique, assurés de n'avoir nul contradicteur. Les robinets d'eau tiède n'ont point d'ennemis.

Ce type d'intellectuel «littéraire», issu en France de la tradition dreyfusarde (toutes les grandes choses auraient-elles une fin piteuse ?), coexiste désormais avec un redoutable rival, le type de l'expert en sciences sociales dont la langue se rapproche de celle des citoyens ordinaires, mais qui sait sortir de son chapeau, au bon moment, les chiffres qui assoient son autorité dans le monde médiatique. Les falots sous-Péguy des actuels boulevards de l'information se trouvent une fois de plus, mais dans l'insignifiance, confrontés à leurs ennemis et rivaux : les spécialistes froids, les experts péremptoires, ceux qui sont supposés savoir. Illustration : les «moralistes» à la Edwy Plenel face aux Nicolas Baverez de toutes obédiences et de divers niveaux. L'expert communicateur peut rester neutre et se contenter de faire des mises au point dans son domaine de compétence, mais il peut aussi se faire le porte-parole d'un mouvement ou d'une cause jusqu'à se transformer en propagandiste. Dans ce dernier cas, on voit se profiler le nouveau type d'intellectuel-militant qui entre en concurrence avec l'intellectuel classique : l'expert-consultant engagé, souvent conseiller du Prince (les ministères grouillent de tels personnages). Le porte-parole à la langue fleurie, vestige d'un monde disparu, doit faire face au consultant armé de ses chiffres et de ses dates, mû par la volonté d'imposer ses thèses ou ses modèles d'intelligibilité. Dans la «lutte des places», hors du champ des sciences dures, les plus ambitieux se font stratèges. Les sous-Braudel pressés savent désormais comment contourner les obstacles du système. Le désir effréné du poste justifie les moyens, mais ne favorise pas l'engagement dans de longs travaux savants. Nombre d'universitaires en début de carrière s'affirment ainsi, dans l'espace médiatique, par la surenchère ou la provocation calculée, sur des questions jugées sulfureuses, vouées à créer de la polémique en raison de leurs liens (justifiés ou non) avec les débats politiques de l'heure. Aujourd'hui, par exemple : l'histoire de l'esclavage ou celle de la colonisation, mises en relation avec les problèmes posés par l'immigration et les délires identitaires en rivalité mimétique. La pensée-MRAP fait des ravages. Les «victimes» imaginaires se reproduisent mimétiquement, dans le monde protégé des fonctionnaires. Les universitaires sont au premier rang. Dans le monde gris des clones de Bourdieu, de Touraine et de quelques autres, exister c'est se distinguer. Pouvoir participer au spectacle politico-culturel. Les Claude Ribbe (le «nazificateur» de Napoléon) et autres Le Cour Grandmaison (le maître de conférences qui se prend pour un «indigène de la République») savent comment, par la provocation, ne pas se faire oublier. Pour un Pétré-Grenouilleau, chercheur exemplaire, - menacé et insulté par des folliculaires -, combien de Dieudonné travestis en universitaires !

Pour être présent dans l'actualité, il faut commenter l'actualité, inlassablement, avec l'agitation requise. Les amateurs distingués de «belles phrases» réconfortantes comme les experts-militants un peu frustes le savent. Pour intervenir avec la suffisance et l'ardeur qui impressionne le tout venant, les premiers («philosophes», «psychanalystes» ou «écrivains») doivent oublier leur ignorance ou leur savoir approximatif, les seconds («sociologues», «politologues», «économistes» ou «démographes», rejoints par les «historiens du présent» et même les «géographes», transfigurés en spécialistes de «géopolitique») le fait qu'ils interviennent au-delà des limites de leur minuscule domaine de compétence. Pour les régisseurs du conformisme intellectuel, les pensées toutes faites, prudemment censurées, doivent suffire, celles des bavards élégants comme celles des lourdauds «chiffres à l'appui». Mais, dans ces conditions, une question aussi cruelle qu'inévitable se pose : à quoi bon de tels intellectuels dans l'espace des débats qu'ils contribuent à rendre obscurs, fielleux et interminables ? Dans la société de l'information en temps réel, intellectuels néo-classiques et néo-intellectuels peuvent-ils être autre chose que la mouche du coche ?

L'époque est à la haine de la pensée libre. À la haine de ceux qui font paraître comiques les bavardages des donneurs de leçons et grotesque l'esprit de sérieux des experts arrogants. Si Muray nous manque, c'est parce qu'à lui seul il incarnait l'une des voies possibles de la pensée libre, d'une vraie pensée faisant honte à tous les conformismes, inséparable du style dans lequel s'entend toujours sa singularité. La République a besoin de vrais savants et de bons professeurs. Elle n'a que faire des rhéteurs et des gourous. Elle peut laisser les amuseurs plastronner sur le petit écran. Mais elle ne saurait se passer d'artistes, de poètes et de penseurs critiques.

 

1) Pourquoi donc ne pas «socialiser» le fanatisme, la sottise, les fautes de syntaxe ou la grippe aviaire qui, comme les «différences», font partie du réel ?

 

 

16/03/2006 - Observatoire du communautarisme

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