Michel Desgranges

LA CHRONIQUE DES BELLES LETTRES 




Le vendredi 10 mars 2006


Chaque vendredi, Michel Desgranges, Président des Éditions Les Belles Lettres, vous propose une libre promenade autour de livres d'hier et aujourd'hui.
Cette semaine, elle est consacrée à un homme, et son ton sera autre.



PHILIPPE MURAY.


"Fous-moi donc la paix
Avec ma santé
Si je veux crever
Je t'ai rien demandé."
(Minimum respect)


    Ce jeudi 23 février apparut sur l'écran de mon ordinateur ce message :
    "Passé huit jours à l'hôpital. Verdict cru : cancer du poumon. Je vous raconte très vite la suite,  qui ne saurait être moins drôle. (...) Philippe"
    Plus jamais je ne pus parler à Philippe Muray, ni lui ne put m'écrire.
    Le vendredi 3 mars au matin, j'appris sa mort, survenue la veille en fin d'après-midi.
    Je suis sorti pour acheter mes cartouches de cigarettes du week-end, dans un tabac face à un restaurant qui fut une vieillotte taverne provinciale où Philippe et moi avions nos habitudes, et récemment transformée en  brasserie culturelle pour bobos qui eût excité sa joie.
    Ce samedi 4 mars, je lis trois articles consacrés à Philippe ; l'un, de François Taillandier, dans Le Figaro, est excellent (et illustré de la photographie que Philippe autorisait : fumant son cigare) ; les deux autres, superficiels et condescendants, sont publiés dans ces gazettes dont rédacteurs et lecteurs étaient la cible constante de la verve de Philippe, pour leur prétention à représenter et refaire l'humanité.
    Et dans cet univers de transparence obligée, il lui est doucereusement reproché d'avoir été discret, "avare de détails sur sa propre vie" et de n'avoir "fourni à ses éditeurs que quelques renseignements indispensables".
    Comme c'est curieux... J'étais son éditeur, et je pourrais écrire un épais volume sur la vie de Philippe.

    Nous nous étions connus en 1969 et étions aussitôt devenus amis.
    Et très vite je veux dire qui il était réellement : un homme bien élevé et intègre, ou, selon l'expression américaine qui a plus de force que le français : a truly decent man.
    Bien élevé ? Intègre ? Décent ? Quel sens cela peut-il encore avoir dans notre monde où la norme du bien est le compassionnel éthique, la sensiblerie lacrimale et l'hygiénisme persécuteur ? Et même pourquoi parler de sens dans un monde dont l'essence est, justement, d'avoir perdu toute notion du sens ?

    Comment raconter, pour mieux dire Philippe, trente-six années d'amitié ? De complicité, de rires et dégoûts communs et, pour ma part, d'admiration constante ?
    Et cela regarde-t-il quelqu'un d'autre que lui et moi ?
    Pourtant, je vais parler de sa vie, de crainte  que  soient  écrites sur lui trop d'erreurs et d'inepties.

    Lorsque je le connus, il avait déjà publié, chez Flammarion, à vingt ans, un premier roman, un roman d'adolescent qu'il expulsa de sa bibliographie et je l'en taquinais, lui disant que ce livre que je désignais sous le titre moqueur de "l'arrière de Suzon" existait malgré son déni, et qu'un jour quelque pensum de thésard l'écraserait de sémiologie.
    Dans les années soixante-dix, Philippe devint, un temps, sérieux comme le voulait l'époque, un sérieux qui le fit dériver dans la mouvance de Sollers et Tel quel ; il publia Chant Pluriel et Au coeur des Hachloums chez Gallimard, Jubila, au Seuil, que je n'ai jamais relus depuis qu'il me les offrit  mais, que l'on gratte les scories de ce temps, et déjà se dévoile un écrivain majeur.
    Puis il y eut son Céline et, surtout, Le XIXe siècle à travers les âges, qui connut un véritable succès public ; le temps des errances et expérimentations était fini, et Muray était désormais seulement Muray.

    Même si, adolescent, il envisagea d'être peintre, et renonça, il ne voulut jamais être qu'écrivain, non littérateur ou gendelettres – écrivain : un individu qui, chaque jour, reste  enfermé chez lui durant un certain nombre d'heures pour exprimer par des mots  appropriés ce qu'il a de meilleur à exprimer.
    Et qui, s'il parle des hommes et de ce qu'ils font, consacre aussi un certain nombre d'heures à s'informer sur cette activité humaine présente, et sur ce qu'elle fut jadis et naguère, et ce qu'il en fut dit.
    Cela s'appelle aussi un travail.
    Si ce travail a quelque qualité et quelque hauteur, il trouve des lecteurs, dont le nombre suffit pour encourager l'écrivain à le poursuivre.
    Mais non, sauf accident, à le faire vivre car l'écrivain, même aux goûts modestes, est un homme qui a besoin de nourriture, d'habits, de toit.
    Pour qui a de la fortune, ou un emploi qui lui laisse des loisirs, le souci ne se pose pas ; qui en est dépourvu se cherche alors une situation dans le domaine qu'il croit être le sien : la presse littéraire ou l'édition – il devient un professionnel des lettres, et consacre l'essentiel de son énergie à une stratégie d'entr'aide cauteleuse avec ses confrères du même trottoir : "j'écris un bon article sur ton livre et tu en feras écrire un ejusdem farinae sur le mien par un tel dont je sais qu'il te doit un service" ou "je publie avec une grosse avance ton roman (in petto : un roman de merde) et n'oublie pas que tu es juré d'un prix auquel je présente ma dernière œuvre" – rien de tout cela ne se dit à haute voix : cela va de soi. (Quoique... Un jour, Yves Berger, alors grand manitou littéraire de Grasset, m'invita à déjeuner pour me livrer cette confidence : "c'est désolant, Michel, mais nous ne pouvons plus publier que des auteurs qui peuvent nous rendre des services").

    Philippe n'avait ni fortune ni emploi à loisirs rétribués et, même si son œuvre lui ouvrait déjà les portes du milieu (au sens d'Albert Simonin) intello-littéraire, sa simple honnêteté, et un élémentaire respect de soi, lui interdisaient d'être un atome, ou une étoile, d'un univers de compromissions constantes, de trahisons et de jalousies, de mensonges et de flatteries hypocrites...
    Ce qu'il décida fut digne : il fit le choix d'écrire discrètement plus de cent romans policiers populaires assez bêtas et plutôt rigolos (nous nous en amusions souvent) vendus à plusieurs dizaines de millions d'exemplaires (et je pense que tout Français a lu Philippe sans le savoir...) ; cela ne fut pas sans lui coûter de peine, cela lui permit d'être ce qu'il voulait être : un écrivain authentiquement libre.
    C'est sans hésiter que je révèle ainsi non pas tout, mais l'essentiel, du secret du discret Muray avare de détails, car pour moi qui sais combien il lui eût été, socialement, facile d'être l'une des vedettes médiatiques de la France des lettres, ce choix montre l'honneur de l'homme ; si lui n'en parlait pas, ce n'est pas par quelque honte, mais parce qu'il avait la conviction, fortement exprimée dans son œuvre, que tout individu a le droit fondamental de ne dire sur lui-même que ce qu'il estime pertinent de dire.

    Ces dernières années, ce monde que Philippe exécrait finit par le reconnaître, pour les raisons mêmes et de la manière même qu'il a si finement disséquées : il devint de plus en plus régulièrement cité, commenté, exploité par ceux qu'il crucifiait, en partie parce que son talent s'imposait, surtout parce qu'il est dans la nature de ce misérable univers (le vide est un avaleur ...) de s'approprier un opposant – cela lui valut une sorte de reconnaissance qui ne le souilla pas ni ne le fléchit, et il ne se soucia guère que lui fut accolé le cliché de misanthrope réactionnaire.
    D'autant qu'il n'était ni l'un ni l'autre.
    Détester une société – la nôtre en l'occurrence – n'est pas exclure d'aimer les hommes ni d'en rencontrer ; Philippe refusait les pitreries et exhibitions médiatiques, mais il avait une vie sociale tout à fait normale -- j'entends : dans la norme de tout être humain qu'il soit plombier ou universitaire -- et pour de banales raisons d'affinités ou de circonstances, ses relations se trouvaient surtout dans les milieux dits littéraires.
    C'est à ce misanthrope qui savait fréquenter du monde sans en être prisonnier que je dois d'avoir connu Jean-Edern Hallier (et je vécus avec ce dernier une étonnante et longue  comédie picaresque qu'il faudra bien que je conte un jour  ), Milan Kundera (et ce fut l'aventure de L'atelier du Roman) et bien d'autres rencontres précieuses. (Sur les rapports de Philippe avec Hallier, cf. son texte sur L'idiot international dans Moderne contre Moderne).
    Quant à réactionnaire... Admirateur inconditionnel de Balzac (à ce propos : il faudra bien voir que la série des Exorcismes spirituels sont la Comédie humaine de la fin et du début de deux millénaires), Philippe ne militait pourtant pas pour le trône et l'autel ; il ne militait d'ailleurs pour rien : il montrait ce qu'était le monde devenu, mais ne demandait pas le retour à un fantasmé ordre aboli ; je n'en dirai pas plus : toute son œuvre est là pour nier l'absurde étiquette.

    Retour à la fin des années 80. Après Sollers, Philippe se laissa enjôler par un autre paon, celui-ci alliant miraculeusement l'absence de tout don pour l'écriture à une ignorance encyclopédique, Bernard-Henri Lévy. Et donc furent édités par la bouffonne maison Grasset deux livres de Philippe, Postérité, son premier grand roman (où ses biographes comprendront son refus d'avoir des enfants), et cet essai qui est une merveille d'intelligence, de style, et de compréhension du génie, La gloire de Rubens. Il reçut pour cela d'appréciables à-valoir, et comprit trop tard qu'ils signifiaient qu'on l'achetait, non qu'on voulût vendre ses œuvres.
    Ainsi sommes-nous faits : la sûreté de nos jugements sur l'humanité guide peu notre conduite avec les hommes que nous côtoyons, mais Philippe finit par admettre ce qu'il savait et, -- sans éclats, trop bien élevé, je l'ai dit, pour les criailleries rancunières -- il se sépara des pipole germanopratins, qui le haïssaient et le craignaient pour être l'écrivain qu'ils ne pouvaient être.

    En 1991, je publiai son Empire du Bien où il ridiculisait la domination étouffante des cordicoles.
    Puis j'ai publié huit autres livres de Philippe, dont On ferme, son roman le plus puissant et le plus maîtrisé.
    Que fut, pour son éditeur, l'auteur ? Un auteur parfait.
    Jamais entre nous ne se tint une discussion sur ce qui pollue usuellement les relations auteur/éditeur , les questions d'argent -- nous avions une fois conclu un contrat, identiquement renouvelé durant quatorze ans de titre en titre, et cela suffisait pour que le sujet fût clos ; jamais non plus il ne se plaignît, comme tant d'autres, que son nouveau livre ne fût pas en pile dans telle librairie, où ne fît pas le titre de Une des media ni ne téléphonait quotidiennement pour connaître ses ventes du jour ; il écrivait, me remettait un manuscrit typographiquement irréprochable, demandait qu'il fût édité sans fautes et sous la présentation qu'il avait conçue ; ses seuls reproches vinrent de l'étrange incapacité de nos fournisseurs à imprimer ses couvertures de la couleur exacte qu'il avait choisie et indiquée sur le nuancier Pentone -- c'étaient des reproches justes.

    À la fin du siècle dernier, je l'ai dit, il fut peu à peu intégré à la catégorie socio-culturelle des penseurs-qui-comptent, et son nom était mécaniquement cité dans des listes de bons ou de méchants salués ou conspués par l'intelligentsia, sans la moindre relation de sens avec ses écrits ; heureusement, il se trouva aussi des romanciers et des essayistes, de la génération suivant celle des incultes histrions soixante-huitards terrifiés par la concurrence du talent, qui surent le lire vraiment, comprendre que sa dénonciation de l'envie du pénal et des malfaisantes lubies d'homo festivus décrivent mieux notre société que tout opus de sociologue mondain, et qui, ni jaloux ni envieux, lui accordèrent sans crainte sa place – la première, pour la lucidité, le style, la verve.
      Il y eut pourtant un rejet.
    À la place d'un essai, dont nous avions décidé ensemble du thème, et qui devait être une charge contre une grotesque et éphémère fureur médiatique, Philippe me demanda de publier un recueil de poèmes, que lui-même appelait vers de mirliton, précédés d'une préface dans laquelle il règle férocement son compte à la poésie.
    Cette préface, pourtant substantielle en pages, en savoir intelligent et en densité critique, fut ignorée ; libraires et critiques virent seulement que des lignes n'atteignaient pas la marge – c'était donc de la poésie, qui ne se vend pas (certains commerçants nous retournèrent même le livre, refusant de l'exposer) et dont on ne parle pas (et les media n'en parlèrent pas).
    Le recueil est Minimum respect -- et je remercie François Taillandier de lui avoir rendu justice dans son article sur  Philippe ; je n'écrirai pas que c'est mon livre préféré (j'aime également toutes les pages et toutes les phrases de Philippe), même si j'ai pour lui la coutumière tendresse éprouvée pour tout être disgracié/négligé, je dirai seulement que sous cette forme parodique se trouve ce que Philippe a écrit de plus radicalement violent, et, peut-être, de plus réjouissant.

    À la mi-février, Philippe m'envoya un disque ; il y récite – chante ? – sur une entraînante et adéquate musique d'Alexandre Josso, treize poèmes de Minimum respect ; il aimait ce projet, il l'a accompli avec sérieux, et en même temps une distance amusée, c'est donc un disque gai – mais en ce jour, à l'écouter, ce n'est pas de la gaieté que je ressens (et, "gaieté", c'est le nom de la rue parisienne où il écrivait...).

    Philippe n'était ni un pamphlétaire ni un polémiste ; il était, dans le sens jadis appliqué à Diderot ou Voltaire, un philosophe, projetant la lumière du sens sur un monde d'imposture ; il avait choisi de le faire en provoquant le rire plutôt que l'ennui et de ce choix, qui n'obérait en rien la cohérence et la profondeur de sa pensée, est née une œuvre majeure et unique.
    Et ce contempteur de la société était un amoureux de la vie et des hommes.

"Message bien reçu
     Et bienvenu
Je ne suis pas déçu
     D'être venu"
          (Minimum respect)

 

 

Michel Desgranges

 

 


 P.S.1. Certains livres de Philippe sont épuisés ; nous avions projeté ensemble leur réimpression, et ils seront disponibles, avec les modifications de présentation qu'il souhaitait,  dans les prochains jours.
P.S. 2. Philippe a écrit une œuvre très ample demeurée inédite pour des raisons que j'admettais à demi ; lorsque ces textes seront publiés, il apparaîtra encore plus grand.

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