Jean Baudrillard

Avec Philippe Muray disparaît un des rares, des très rares conjurés de cette résistance souterraine et offensive à « l'Empire du Bien »,  à cette pacification grotesque en même temps qu'à cette désincarnation du monde réel – tout ce dont procède une hégémonie mondiale en voie d'expurger notre vie de toute trace du Mal et du génie du Mal. Sa cible fut cet axe du Bien, le ravage technique et mental qu'il exerce sur toute la planète, mais surtout le ravalement festif de toute cette modernité dans la béatification - le « fake » et la fête comme concession perpétuelle . Disons qu'il s'est battu toute sa vie contre « l'extension du domaine de la FARCE » (toute ressemblance avec un titre connu…)

 

 

Le domaine étant illimité,  la tâche est immense. Mais la subtilité de Philippe Muray est là : l'énergie fabuleuse et dénonciatrice qu'il déploie dans ses textes ne vient pas d'une pensée critique « éclairée », elle ne vient pas des Lumières par la voie d'un travail du négatif – elle est plus viscérale, plus directe, et en même temps inépuisable, parce qu'elle lui vient  de l'immensité de la bêtise elle-même . Cette bêtise,  il faut en tirer toute l'énergie infuse, il faut la laisser se déployer elle-même dans toute son infatuation. Cette mascarade, cette banalité du Ma1,  derrière l'Empire du Bien, il faut la laisser travailler à sa propre dérision.

 

 

C'est ça l'intelligence du Mal. D'ailleurs, en l'absence désormais de toute tension,  de toute impulsion négative, d'où pourrait bien venir aujourd'hui  une autre énergie, sinon d'une abréaction violente à cette stupidité ambiante ? Sinon d'un rejet total, féroce, de cette mascarade, de cette "banalité du Mal", en la poussant d'elle-même vers ce "crime parfait" dont elle est la mise en scène burlesque.

 

 

De toute façon, derrière l'extension du Domaine de la FARCE, il y a l'extension du Domaine de la HONTE. Et la verve somptueuse de  Philippe  Muray cache (à peine) un profond sentiment de honte, d'humiliation devant cet état de choses. L'espèce entière semble vouloir se ridiculiser dans l'assouvissement de tous ses désirs, dans la libération inconditionnelle de toutes ses possibilités, alors qu'elle ne sait même pas ce qu'elle est. Elle n'a même plus l'imagination d'elle-même, et elle se vautre dans une obscénité, un échange généralisé - résultat de cette orgie de libération qui ne laisse plus place qu'à un syndrome de reniement, d'avilissement, et d'une jubilation d'autant plus obscène qu'elle se délecte de la ruine de ses propres valeurs.  De tout cela surgit une honte collective, d'ordre presque anthropologique - cette honte générant à son tour une colère, une passion coléreuse qui va bien au-delà de la virtuosité polémique qu’on lui reconnaît.

 

 

 

 

 

Inséparable de celui de la FARCE, c'est aussi l'extension du domaine de la  TERREUR. Et là encore, bien plus que celle venue du Mal, c'est la terreur venue du Bien qui menace l'espèce, la terreur sécuritaire qui l'enveloppe d'une prophylaxie mortelle. On aurait aimé se réjouir avec Muray de cette déferlante grotesque de la grippe aviaire - dernière performance en date de la communauté internationale, enfin réalisée sous les auspices du virus. Mais partout s'installe cette parodie d'union sacrée, sous le signe d'une guerre totale préventive contre la moindre molécule infectieuse (mais aussi la moindre anomalie, la moindre exception, la moindre singularité. Parfois, l'union sacrée prend l'allure d'une farce mythomaniaque (l'affaire de Marie L.) qui s'empare de la société toute entière. Et là est l'ironie implacable de cette contre-terreur, de cette terreur blanche qui nous guette : c'est qu’elle installe peu à peu un gigantesque syndrome auto-immune, d'autodestruction par retournement et excès de protection. Et  inaugure, sous le signe de l'expulsion du Mal, « le crime contre l'humanité, commis par l'humanité elle-même pour se débarrasser d'elle-même en totalité, s'expulser d'un décor invivable ». Une terreur par l'excès, par l'excroissance de tout, qui est comme la singerie monstrueuse de « l'idéal de Progrès et de Croissance », et qui trouve sa forme emblématique et ubuesque dans l'obésité – autre syndrome épidémique, autre mascarade, symbole d'une saturation à vide et d'une perte de toute illusion sur le corps.

 

 

Mais la terreur et la farce règnent aussi sur le langage : c'est celle de la liberté d'expression, qui est un des leitmotiv presque obsessionnels de Philippe Muray et dont il dit très bien qu'elle est  l'inverse de la liberté de penser (et d’ailleurs,  même la liberté de penser,  le droit de penser,  le droit de s'exprimer - qu'est-ce que ça veut dire ? On pense si on pense,  un point c'est tout !). Là aussi, on ferait mieux de s'en prendre à la terreur obscure, virale,  du chantage à l'expression. La censure est d'une autre époque, la menace la plus délétère,  la plus démoralisante,  est aujourd'hui la mise en scène expressionniste de toute cette créativité inutile – qui cache d'ailleurs - en pleine société française « démocratique »,  tout ce dont on n'a pas le droit de parler.

 

 

Muray ne voit nulle part d'alternative à cette solution finale, sinon l'éphémère  résistance de quelques fragments de Réel et d'Histoire. Ce que traduit son adresse fulgurante aux djihadistes après l'attentat du World Trade Center :  « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts. »

 

 

Mais si les jeux sont faits, si nous sommes passés au-delà de la fin, dans cette mobilité cadavérique qui fait notre puissance, si donc la farce est définitivement victorieuse et l'Empire du Bien irrévocable - à quoi sert en toute logique, de mettre tant d'énergie à la dénoncer ? A quoi sert alors de s'inscrire avec violence contre cet état de choses dans la désillusion la plus totale ?

 

 

Ici, pas de réponse, sauf dans la formule elle-même, si on la prend littéralement : « Nous sommes les plus morts » sous-entend qued'autres, de par le monde, sont moins morts que nous - et que Muray lui-même est moins mort que ceux dont il parle.

 

 

Bien sûr, le « nous » ainsi rendu à l'illusion vitale n'est pas le même. Le premier est celui de la conjuration des imbéciles, derrière laquelle se cache la puissance mondiale - l'autre « nous » est celui de l'intelligence du Mal (libre à chacun de s'y reconnaître, mais le club est très fermé). Dans ce sens, il y a une justice, qui ne tient ni du droit, ni de l'équivalence, ni de l'ordre des choses, mais bien de la vengeance et de la réversibilité, qui fait qu'à elle seule, la singularité féroce de Muray est un contrepoids égal et même supérieur, à cette masse cosmique de bêtise qui nous environne. Et sa mort n'y change rien

 

 

Texte paru dans Le nouvel observateur

 

 

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