Entretien avec Elisabeth Levy, extrait de Festivus Festivus

Élisabeth Lévy : Nous entendons [cette chanson-là] sur tous les tons : il n’y a pas d’autre avenir possible, pas plus qu’il n’y a d’autre politique, d’autre point de vue ou d’autre choix possibles que ceux que nous assigne le parti du Bien. Mais ce n’est pas parce que celui-ci a décrété la fin de l’Histoire que nous devons l’accepter comme une vérité et encore moins nous y conformer. Mais nous y reviendrons.

Philippe Muray : La maîtresse expression du nihiliste élitocrate est : il faut aller plus loin. Et on sait ce que ça signifie : il s’agit d’anéantir tout ce qui paraît se dresser encore sur la route de la modernité, et cela dans tous les domaines. Ainsi l’organisation Mix-Cité, commentant dans Le Monde les décisions de la susnommée Ségolène Royal et sa brillante réforme du droit de la famille, surenchérissait : « Comment ne pas contester l’idéologie maternaliste selon laquelle les enfants seraient la propriété exclusive des mères ? Allons plus loin ! Demandons-nous aussi au nom de quoi les enfants seraient la propriété privée des parents ? » Ce qui nous ramène à l’idéal des charmants régimes totalitaires où, en effet, les enfants n’étaient pas la propriété de leurs parents mais de l’État et de l’idéologie. Qui dit que le retour à cet idéal est impossible ? [Cette] guerre s’effectue en brandissant l’arme de l’inéluctable. Et c’est aussi cette arme que l’on agite, en ce moment même, pour courber les populations au plus vite et les soumettre à la torture odieuse et même inutile de l’euro. Toutes les anciennes conditions de vie, tous les anciens rapports entre les êtres sont présentés comme des liens archaïques à trancher afin de parachever une libération qui n’est en fait qu’une destruction de ce qui subsistait encore de minimalement vivable dans l’existence. La common decency, à si juste titre chère à Orwell et aujourd'hui à Jean-Claude Michéa, subsiste encore peut-être un peu dans les « couches populaires », mais elle dépend d’un ordre symbolique (le vieil ordre œdipien structureur de l’humanité) que tout concourt à faire disparaître.
(…)
Le plouc émissaire sent, mais sans avoir tout à fait les moyens de l’exprimer, hélas, que toutes les modernisations sont désormais des complots meurtriers, et qu’il est encore davantage le sinistré des élites et de ses affreuses inventions que le sinistré des eaux en folie. Il sait donc aussi que l’instinct de conservation, sans ambiguïté, se trouve dans le camps de la vie et de la liberté. C’est une sorte d’espoir, si vous voulez. Une sorte seulement.

É. L. : Il y a une logique à observer le monde à travers le prisme déformant de la propagande médiatique dès lors que cette propagande est conforme à la réalité. Mais n’est-ce pas aussi adopter le langage des gagnants ?

P. M. : Mais ce que disent les gagnants (qui ne gagnent d’ailleurs plus jamais que sur les ruines qu’ils ont produites, et on peut préférer d’autres sortes de victoires) ce n’est pas autre chose que le monde tel qu’ils le recréent ; ou, mieux encore, ce que disent les gagnants du monde, c’est le monde tel qu’ils le veulent. Mon sujet est le discours que les dominants tiennent sur la réalité (et qui, peu à peu, devient la réalité), non ce qui reste encore de réalité non transformée. Médias, presse, etc., forment l’espèce de magma discursif à travers lequel s’exprime une volonté de transformation que l’on peut essayer de lire, de traduire, de comprendre comme une sorte de texte collectif officiel et perpétuel, avec ses intentions affichées, ses sous-entendus, ses projets masqués, ses intentions non conscientes, ses actes manqués, etc. Toute entreprise critique véritable commence par la critique de la vie quotidienne. La vie quotidienne d’aujourd'hui est cette imposture montée sur roulettes dont l’éloge, infatigablement, se développe dans les médias. Étudier cet éloge, qui se substitue peu à peu à la vie réelle, en entreprendre la critique systématique, montrer que l’éloge remplace progressivement la plus élémentaire compréhension, démontrer que c’est parce qu’eux-mêmes ne comprennent plus rien que les laudateurs du présent crient si fort, c’est déjà empêcher que la fiction des gagnants soit tout à fait gagnante. L’Histoire, prétend-on, a toujours été racontée par les vainqueurs ? Il n’est pas absolument sûr que cela soit vrai de la post-Histoire. En tout cas, de ce côté-là, rien n’est encore joué. Ce que disent la presse et les médias, mais sans savoir qu’ils le disent, et même en en faisant toujours la plus vibrante apologie, c’est le délabrement de la raison. Ce délabrement, comme le reste, est une entreprise qui ne doit jamais s’arrêter (« Allons plus loin ! »). Le nouveau monde onirique doit apparaître comme seul réel et digne de foi.

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